En 1913, l'Europe domine le monde : une domination presque sans partage bien que de nouvelles puissances s'affirment comme les E.-U ou le Japon. Ce monde, dominé par l'Europe, l'est à tous les niveaux : politique, économique, culturel ou technologique. C’ est un monde hiérarchisé : quelques pays européens industrialisés et puissants comme le Royaume-Uni à la tête d'une économie monde dite britannique, l'Allemagne ou la France, des puissances fragilisées comme la Russie ou l'Empire ottoman (« l'homme malade de l'Europe »), des puissances émergentes et en devenir : les E.-U et le Japon et des territoires exploités et dominés dans le cadre notamment des grands Empires coloniaux. L' Europe est notamment une puissance économique, commerciale et financière presque sans rivaux.
- L' Europe est avant tout une puissance industrielle exceptionnelle : seuls les E.-U sont en mesure de rivaliser avec les puissances européennes. En 1913, l'Europe occidentale représente 43% de la production industrielle mondiale. Les trois premières puissances industrielles sont européennes : l'Allemagne qui devance depuis peu l'Angleterre et la France. Les grands foyers industriels se localisent dans ces pays ou dans des pays proches : Midlands et Lancashire en Angleterre autour des pôles industriels de Birmingham, Manchester ou Liverpool ; bassin de la Ruhr ou de la Saxe en Allemagne, Nord de la France... La multiplication des innovations technologiques a notamment permis aux industries européennes de dominer. De grandes firmes européennes sont aussi les symboles de cette puissance industrielle comme les groupes allemands Thyssen ou Krupp, le groupe français Schneider... Le groupe Krupp est lié à son fondateur à savoir Friedrich Krupp qui fonde en 1811 une forge près de la ville de la Ruhr d'Essen. L'entreprise va surtout se développer à partir des années 1850 et de la Seconde révolution industrielle et notamment l'essor des chemins de fer. Cet essor est en grande partie le fait d'Alfred Krupp qui fait de Krupp un groupe sidérurgique d'envergure mondiale mais aussi un groupe fabriquant des armes. L'entreprise passe de 1800 ouvriers en 1860 à plus de 45 000 en 1887 : elle est un des symboles du capitalisme industriel allemand. La nouveauté est le fait signalé plus haut que l'Angleterre, si dominante au 19e siècle à telle enseigne qu'on pouvait parler de pax britannica (elle était la première puissance industrielle en 1870 avec un tiers de la production mondiale), est désormais dépassée par l'Allemagne. Il s'agit là d'un élément à prendre en compte dans la rivalité entre ces deux pays et les tensions de plus en plus importantes entre eux.
- La force de l'Europe est liée aux Révolutions industrielles : celles-ci ont joué un rôle déterminant pour le développement économique et ont permis aux Européens (ainsi qu'aux Américains avec la Seconde révolution industrielle) de prendre une avance très importante, et d'asseoir leur domination. Il faut rappeler que les Révolutions industrielles s'inscrivent dans un contexte historique et culturel particulier s'appuyant notamment sur une révolution scientifique. Les Révolutions industrielles ont permis à l'Europe de conforter et d'accroître sa puissance. La première Révolution industrielle, avec comme lieu de naissance et d'émergence l'Angleterre, connaît son démarrage à partir du milieu du 18e siècle (années 1740) avec une accélération dans la première moitié du 19e et des secteurs moteurs comme le textile et la fonte : elle a lancé un processus d'industrialisation bouleversant les économies et les structures sociales avec l'exode rural, l'accélération de l'urbanisation, l' émergence de la classe ouvrière, la domination de la bourgeoisie industrielle....
- La seconde Révolution industrielle, à partir des années 1860-1880, renforce le processus : une seconde Révolution industrielle dont les points d'ancrage géographique sont les E.-U et l'Allemagne qui ont de manière plus systématique que les autres lié science et technologie. Le processus d'industrialisation ne peut être séparé des évolutions scientifiques et techniques décisives comme le moteur à combustion de Daimler et Benz, le procédé Bessemer dans la sidérurgie : l'avance occidentale est également scientifique et technique.
- La première Révolution industrielle amorce ce que Kenneth Pomeranz a appelé « la grande divergence » en l'occurrence la divergence entre l'Europe et la Chine alors qu'à la fin du 18e ces deux ensembles géographiques étaient très proches au niveau de la puissance et des atouts dont ils disposaient ; la Seconde creuse encore davantage les écarts : des écarts qui seront particulièrement difficiles à combler.
- Les Révolutions industrielles ont notamment comme effet la mise au point et le développement de nouvelles industries qui ont eu un impact économique considérable et on permis à l'Europe l'affirmation de la puissance. Aux industries textile et métallurgique de la première Révolution industrielle vont s'ajouter les industries sidérurgique, chimique, les débuts de l'industrie automobile... de la seconde Révolution. Ces industries, notamment celles liées à la seconde Révolution industrielle, voit la naissance des premiers grands groupes industriels est ce que les économistes appellent le capitalisme industriel.En effet, le système capitaliste se développe par des firmes industrielles : des firmes qui peu à peu se concentrent pour former des groupes géants. C'est l'Europe qui détermine la division du travail de l'époque : elle est « l'usine du monde » et ses exportations sont à 90% des produits manufacturés et inversement importe des produits primaires dont elle ne dispose pas.Il faut néanmoins souligner que ce capitalisme industriel prend des formes quelque peu différentes selon les états. Le capitalisme britannique est davantage fondé sur le libre échange : les Britanniques bénéficiant d'un Empire colonial immense et sont à cette époque l'atelier du monde. Le capitalisme américain à partir des années 1870 se caractérise par une concentration des firmes formant ce qu'on nomme des trusts avec un état américain plutôt protectionniste contrairement à une idée reçue.
- Toutefois, les E.-U ont fini par mettre en place un système antitrust avec le vote en juillet 1890 de la loi Sherman qui est complétée en 1914 par la loi Clayton (Clayton Antitrust Act) En Allemagne, se sont constitués également de grands groupes les Konzerns mais ce capitalisme allemand repose sur un état présent et une réelle politique sociale en faveur des ouvriers. Bismarck fait voter ainsi des lois sociales comme la loi de 1883 créant une assurance maladie, des lois sur les accidents du travail en 1884, des lois instaurant une assurance vieillesse et invalidité en 1889.
- L' Europe contrôle les deux tiers des échanges et du commerce mondial en 1913 : des échanges représentant en valeur 40 milliards de dollars (20 fois plus que dans les années 1830) et en particulier plus de 80% des échanges de produits manufacturés. Le Royaume-Uni, l'Allemagne, la France sont les principales puissances commerciales européennes : en 1913, l'Angleterre réalise 15% des échanges mondiaux et l'Allemagne 13% : la rivalité commerciale de ces deux puissances européennes est de plus en plus vive. Plusieurs éléments favorisent la puissance commerciale européenne : la monnaie internationale est la livre sterling (elle est d'ailleurs un symbole de la puissance britannique), les principales places boursières et financières sont européennes, les grandes firmes sont également européennes tout comme les grandes flottes commerciales. Enfin, l'explosion commerciale s'explique aussi par la baisse des coûts du transport, baisse elle même liée aux avancées techniques. L' Europe profite de l'essor exceptionnel du commerce, un commerce favorisant la croissance économique.
- Incontestablement, la puissance commerciale européenne est renforcée par le contrôle des mers et océans ainsi que des transports en particulier le transport maritime. Ce contrôle est essentiel pour conforter et assurer la puissance comme l’affirmait Alfred Mahan (sea power). L' Europe contrôle les moyens de transport qu'ils soient terrestres ou maritimes : l'Europe domine aussi technologiquement. Les Européens sont à l'origine d'une révolution qui est celle de la vitesse grâce notamment à la vapeur. La révolution des transports est marquée par trois éléments fondamentaux : la navigation à vapeur certes mais aussi le développement du chemin de fer et la construction des canaux interocéaniques. Les navires à vapeur deviennent particulièrement performants à partir des années 1840-1850 corrélativement à la mise au point d'hélices pour propulser efficacement les navires en question. Ces navires vont aller de plus en plus vite, de 10 nœuds soit environ 20km/h) dans les années 1850 à 20-25 nœuds dans les années 1910. Parallèlement, ces navires transportent de plus en plus de marchandises : entre 1850 et 1914 , le tonnage des navires à vapeur est multiplié par 22. En 1914, on atteint 45 900 000 tonnes de marchandises transportées (contre 5 820 000 en 1820). Les grands ports mondiaux sont européens à l'image de Londres, Liverpool ou Anvers tout comme les marines marchandes et militaires dominantes sont aussi européennes ce qui permet de dominer les échanges et de contrôler les mers et océans. Les ports deviennent fondamentaux dans le maillage des transports internationaux et contribuent au développement de plusieurs façades maritimes. A la veille de la Première guerre mondiale, ce sont les ports britanniques qui dominent avec pour Londres le premier port mondial mais aussi les ports de Liverpool, Southampton... sans oublier le port de Cardiff est fondamental dans le développement de la ville puisqu'il facilite les exportations du charbon gallois. Se développent les ports de la façade nord-ouest de l'Europe avec les ports du Havre, d'Anvers, de Rotterdam et de Hambourg, ce dernier étant au début du 20e siècle, le port le plus important du continent. Il faut signaler le dynamisme des ports américains comme ceux de New York, Boston, Baltimore ou Philadelphie. Si les principaux ports sont européens confirmant la domination du monde par l'Europe, on peut signaler que des ports non européens profitent de l'intensification des échanges internationaux notamment par leur fonction d'entrepôt.
- C'est le cas du port de Valparaiso (Chili) devenu fondamental en Amérique latine et dans le Pacifique sud ou encore Singapour, une ville néanmoins sous contrôle britannique depuis 1819. Ce sont d'ailleurs les Européens qui sont à l'initiative de la construction des nouveaux points de passage comme le canal de Suez : ces points de passage sont des accélérateurs du commerce mondial. Dès 1820 un canal est construit permettant en Egypte de relier la ville d'Alexandrie au Nil ce qui dynamise la ville en question ; en 1825, le canal de l' Erié permet le lien entre les grands lacs américains et le littoral atlantique contribuant au développement de cette zone géographique et à l'affirmation du port de New York... Mais ce qui est fondamental est la construction de canaux interocéaniques. Le canal de Suez est construit entre 1859 et 1869 avec une inauguration officielle le 17 novembre 1869. En 1875, les Britanniques prennent le contrôle financier du canal en rachetant les parts de l'Egypte (une Egypte trop endettée et contrainte de vendre ses parts) : un contrôle renforcé lorsque le Royaume-Uni prend le contrôle de l'Egypte en 1882 au détriment de l'empire Ottoman.
- Le canal de Suez devient un enjeu essentiel pour les états européens puisqu'il est devient une route majeure dans le cadre de la mondialisation facilitant les liens entre l'Europe et l'Asie. Un peu plus tard est construit le canal de Panama dont la construction est lancée en 1881 par une français Ferdinand de Lesseps dont le projet ne peut aboutir . Le canal est terminé bien plus tard et il est inauguré en août 1914 : un canal sous contrôle des E-U. En novembre 1903, les droits de construction et d'exploitation du canal ont été octroyés aux E.-U par le Panama devenu indépendant cette même année en se détachant après trois ans de conflit de la Colombie. Les indépendantistes panaméens avaient été soutenus par les E.-U. On peut aussi ajouter la construction du canal de Kiel en Allemagne en 1895 permettant la connexion entre la mer du Nord et la mer Baltique.
- Enfin, il ne faut pas négliger l'importance des chemins de fer. En 1830 est ouverte la première ligne en Angleterre entre Manchester et Liverpool, une ligne clé dans une des régions les plus industrielles de ce pays. A l'échelle planétaire, le nombre de km de voies ferrées atteint 35 000 km en 1850 et surtout plus d'un 1 million en 1914. Les Etats-Unis à eux seuls en contrôlent 300 000 km et on sait l'importance des chemins de fer aux E-U dans le développement économique et le contrôle du territoire (conquête de l'Ouest). Entre 1891 et 1903 est construite une ligne devenue emblématique du rôle des chemins de fer à savoir en Russie, le transsibérien : cette ligne a permis à la Russie de se développer davantage et notamment d'exporter le charbon exploité en Sibérie. Par le biais de ces éléments, le coût des transports ne pouvait que diminuer avec une baisse de l'ordre de 70% entre 1840 et 1910 pour les transports internationaux. La révolution européenne des transports a également conduit à une certaine spécialisation économique des régions du monde et à leur développement : l'Argentine a pu exporté sa viande vers l'Europe et les E.-U tout comme l'Australie a plus aisément exporté sa laine de mouton. Surtout, le développement des transports, et il faut insister sur cet aspect, a aussi permis aux grandes puissances de s'affirmer encore plus politiquement notamment dans les colonies (entre 1853 et 1914, le Royaume-Uni a construit à peu près 50 000 km de voies ferrées en Inde).Ce développement permet donc aux puissances d'organiser le maillage de la planète selon leurs besoins ce qui conduit à la mise à l'écart de certains territoires ou à la valorisation d'autres comme les littoraux.
- L' Europe bénéficie d'une hégémonie financière (60% de l'or monnayé dans le monde en 1914) : forte de sa puissance économique et financière, elle procède à des investissements importants. 90% des capitaux investis à l'étranger le sont par pays européens. Le Royaume-Uni, l'Allemagne, la France mais aussi les Pays- Bas ou la Belgique sont les investisseurs principaux. Les flux de capitaux sont donc essentiellement européens. Ces investissements importants répondent à plusieurs objectifs : accroître les profits, augmenter la puissance et l'influence (objectif géopolitique)... Le principal investisseur est le Royaume-Uni : près de la moité des capitaux investis sont britanniques en 1913. La répartition des capitaux investis est intéressante : une partie mais pas la partie la plus importante est à destination de l'Empire colonial (47% en 1914 des capitaux investis) et la majorité des capitaux (près de 53%) sont investis hors de l'Empire colonial notamment vers les Etats-Unis (20%) et l'Amérique latine (20%).
- Le second investisseur mondial est la France. Contrairement à ce qu'on pourrait penser la plus grande partie des investissements ne concerne pas l'Empire colonial ( à peine 9% seulement des capitaux investis) mais l'étranger (plus de 91%) dont l'Europe (plus de 60%). En Europe, la France a privilégié la Russie : la stratégie d'investissement dans l'Empire des Tsars s'explique pour une raison politique : il s'agit de privilégier un axe franco-russe face à l'Allemagne.
- Enfin, le troisième investisseur, l'Allemagne, son Empire colonial étant particulièrement réduit, ses investissements sont à 99% à destination de l'étranger : plus de 53% en Europe et plus de 45% hors d'Europe. L' Allemagne privilégie la zone balkanique ainsi que l'Autriche et la Turquie pour des raisons stratégiques (élargir sa zone d'influence).
- On constate donc que les investissements des grandes puissances européennes ne privilégient pas les colonies. De plus, les investissements dans les Empires coloniaux sont inégaux : on s'aperçoit ainsi que le Canada est la partie de l'Empire où les Britanniques investissent le plus alors qu'il n' est pas démographiquement la zone majeure. Ces investissements ont des retombées financières certaines pour les pays européens (10% du revenu national britannique) mais, c'est le cas pour la France, réduisent les investissements nationaux.
- Enfin, il faut insister sur le fait que ces investissement s'inscrivent dans les rivalités entre puissances européennes : ils ne sont pas purement économiques. Les investissements de l'Allemagne dans l'Empire ottoman sont ainsi perçus négativement par les Britanniques. Ces derniers voient dans ces investissements allemands une façon d'accroître leur influence au Moyen-Orient qui est une zone en partie contrôlée par le Royaume-Uni.
- Les vagues d'immigration européenne furent considérables du 19e au début du 20e siècle. Entre 1840 et 1913, plus de cinquante millions d'Européens quittent l'Europe. Il faut noter que la majorité des mouvements migratoires ont lieu dans les années 1880-1914 avec des vagues pouvant monter jusqu'au million de migrants par an (début 20e). Ces vagues ont plusieurs origines géographiques : Europe du Nord, Royaume-Uni et Irlande (surtout entre 1850 et 1880), Europe centrale et méditerranéenne entre 1880 et 1914. Les destinations principales sont en premier lieu les E.-U, terre d'immigration par excellence, le Canada, l'Amérique latine (Argentine, Brésil...) et dans une bien moindre mesure les empires coloniaux.
- Le cas des E.-U est intéressant puisque ce pays attire les deux tiers des migrants européens. Entre 1850 et 1880, les principaux migrants viennent de Grande-Bretagne avec un pic en 1870 de plus de 103 000 migrants, d'Irlande (pic en 1850 plus de 160 000 migrants) mais aussi des pays scandinaves (pic en 1880 : plus de 65 000 migrants) et d'Allemagne (pic en 1870 : plus de 118 000). A partir des années 1880, les flux sont majoritairement en provenance d'Europe centrale et du Sud.On note notamment des vagues de migrants très importantes en provenance d'Italie avec deux pics impressionnants en 1913 et 1914 de plus de 250 000 migrants (1914 : plus de 278 000). Les migrations en provenance de Russie et des pays baltes sont aussi très conséquentes avec un pic en 1913 : plus de 291 000 migrants tout comme celles d'Europe centrale (1907 : plus de 338 000 migrants). Les E.-U représentent véritablement la terre d'une réussite possible : ce pays est passé d'ailleurs de 4 millions d'habitants en 1789 à plus de 90 millions à la fin du 19e siècle : les migrations représentant une bonne partie de cette croissance.
- Ces vagues de migrations du « vieux continent » s'expliquent par plusieurs facteurs : des facteurs conjoncturels liés à des crises économiques ou autres dans certains pays comme en Irlande dans les années 1848-1852 avec la crise de « la pomme de terre » ; des facteurs économiques et sociaux durables : la misère et les difficultés poussent des Européens à quitter leurs régions : Siciliens, Calabrais, Sardes quittent une Italie du Sud pauvre. Pour comprendre le phénomène, il faut préciser que l'Europe est en phase de transition démographique au 19e siècle (450 millions d'habitants en 1914) et connaît un processus d'industrialisation induisant un fort exode rural. Or, les pays européens ne peuvent fournir à tous des emplois et des conditions de vie décentes : partir devient de ce fait une solution à la fois pour les individus et les Etats concernés (un moyen de lutte contre le chômage). Aux facteurs évoqués peuvent se greffer des facteurs politiques et/ou religieux : fuite de persécutions, de guerres...On peut rappeler que ces migrations peuvent également s'inscrire dans le cadre de politique(s) (répressive des Etats) comme l'illustrent les peuplements de l'Australie, de la Nouvelle-Calédonie ou de l'Algérie. Ces migrations ont incontestablement favorisé la diffusion du « modèle européen » : les migrants viennent avec leurs cultures, leurs langues.... Ils forment dans les pays d'accueil des communautés gardant au sens large leur(s) culture (s). Les E.-U, le Canada, l'Argentine... sont des pays « européens » bien qu'ils aient forgé leur identité propre.
- Le Royaume-Uni est la puissance clé du 19e siècle : elle l'est encore en 1913 bien qu'elle soit contestée. Jusqu'aux années 1870-80, l'Angleterre assurait le tiers de la production mondiale avant d'être rattrapée progressivement en Europe par l'Allemagne. Les années 1850-1901 (1901 : mort de la reine Victoria) ont marqué l'apogée de la puissance britannique. On peut même évoquer une économie-monde britannique qu'illustre le long règne de Victoria.Dans les années 1880, le Royaume-Uni, représentait 30% de la production mondiale de biens dits manufacturés avec, 30 millions d'habitants en 1881 et une ville, Londres qui symbolise la puissance. En 1913, le Royaume-Uni est toujours une puissance économique, financière et commerciale majeure. Il possède le premier Empire colonial au monde : un Empire de 450 millions d'individus pour une superficie de 33 millions de km carré. Le Royaume-Uni est également une puissance politique et militaire disposant de la plus grande flotte de guerre. Cette flotte permet le contrôle des mers et océans : le Royaume-Uni est la puissance maritime du monde. La puissance politique s'est traduite par de multiples interventions extérieures : guerre de Crimée en 1856, guerre dite des Boers au début du siècle en Afrique du Sud...
- Cette puissance politique prend appui sur un fort courant nationaliste ayant conscience de la puissance britannique: le jingoïsme (mot tiré d'une chanson patriotique), une expression inventée en 1878 dans le cadre de fortes tensions en Orient notamment avec la Russie. faisant référence à un patriotisme exacerbé. Mais, en 1913, le Royaume-Uni apparaît comme moins fort qu'il ne l'était au 19e siècle. Ce « déclin » relatif commence à partir des années 1880 où la production n'est plus que de 1,6% par an, il en est de même pour la croissance qui après 1900 est à moins de 1% par an. Les signes de ralentissement sont apparus depuis les années 1880. Au niveau économique, il est dépassé en Europe par l'Allemagne et la seconde Révolution industrielle est née aux Etats-Unis et en Allemagne. Les gains de productivité se ralentisse et des difficultés à l'exportation montrent une économie-monde britannique en passe d'être rattrapée .L'industrie anglaise est moins puissante : les grandes innovations liées à la seconde Révolution industrielle ne sont pas anglaises. Le Royaume-Uni représente encore 15% du commerce mondial en 1913 mais cette part était de 21% en 1900. De plus, il est en déficit commercial : certes ce déficit est compensé par l'argent des capitaux investis à l'étranger mais il est un signe d'une économie concurrencée et moins dominante. Les structures du capitalisme anglais vieillissent, les investisseurs britanniques préfèrent investir à l'étranger. Au niveau politique, la question irlandaise pose de plus en plus problème avec un mouvement nationaliste irlandais, le Sinn Féin de mieux en mieux structuré. En Irlande du Nord, les tensions sont particulièrement importantes entre le Sinn Féin et le mouvement orangiste protestant qui souhaite le maintien de l'Irlande dans le Royaume-Uni. Ce dernier a néanmoins décidé de rompre ce qu'on appelait le « splendide isolement » par lequel le Royaume-Uni pensait pouvoir décider seul.
- En 1904, le Royaume-Uni et la France décident une « entente cordiale » puis à partir de 1907, les Britanniques signent un traité avec la Russie. Les Britanniques sont, en fait, de plus en plus inquiets de la montée de la puissance allemande. Mais comment peut-on expliquer ce déclin d'une puissance qui paraissait inébranlable au 19e siècle ? Pour certains, ce déclin est lié à un démarrage économique très ancien avec la 1e révolution industrielle et l'avance de l'Angleterre ne pouvait que fondre surtout que d'autres états avaient suivi le mouvement en tirant d'ailleurs profit des découvertes britanniques. Des historiens affirment que le maintien d'un immense empire colonial aurait pesé sur l'économie britannique ou surtout que le capitalisme britannique est progressivement devenu financier (rôle clé de la City) avec une industrie quelque peu délaissée et également une monnaie, la Livre sterling trop forte ce qui est un handicap au niveau des exportations et du commerce extérieur. A cela s'ajoute le choix d'un libre échange alors que dans le même temps, plusieurs économiques (comme la France à partir des années 1880 ou les Etats-Unis) optent pour un protectionnisme certain : pour les exportations anglaises ce la devient donc plus difficile. Bien entendu, tous ces facteurs peuvent se combiner pour expliquer ce déclin.
- Par contre, l'Allemagne est la puissance montante depuis les années 1870 et son unification. Au niveau économique, elle est une puissance dominante possédant des atouts réels : sources d'énergie abondante (charbon...), une population nombreuse (67,8 millions en 1914) lui procurant une main d' œuvre importante et globalement bien formée grâce à un système de formation performant... L' Allemagne possède de grands groupes industriels, les cartels, qui symbolise cette puissance économique. Les grands groupes (Konzerns) de la sidérurgie et de la chimie en témoignent : Thyssen, Krupp... D'autres firmes comme AEG ou BASF sont des firmes dominantes. Au niveau commercial, ses exportations entre 1887 et 1912 ont augmenté d'environ 300% (de 3,1 milliards de marks à 8,9 milliards). Ainsi,l' Allemagne produit en 1913 plus d'acier que l'Angleterre et la France réunies à savoir 18;3 millions de tonnes contre 7,7 pour le Royaume-Uni et 4,7 pour la France : c'est un des symboles de la puissance qu'est devenue l'Allemagne. L' Allemagne s'appuie donc sur des secteurs économiques et industriels performants, de grands groupes (Krupp dispose de 73 000 salariés en 1913, le groupe Thyssen de 30 000...) mais aussi des banques dynamiques comme Deutsche bank qui finance notamment la formation du groupe AEG (Allgemeine Elektrizität Gesellschaft) ou encore la Dresdner bank. Cette économie cherche toutefois de nouveaux marchés percevant le marché allemand comme trop limité, une recherche qui inquiète ses rivaux comme le Royaume-Uni. Elle est devenue une puissance politique et militaire de premier ordre depuis la guerre gagnée contre la France de Napoléon III en 1870-71. Elle a de ce fait des ambitions : ambitions coloniales, des ambitions contrariées certes ; ambitions géopolitiques comme le développement d'une sphère d'influence en Europe centrale et orientale mais aussi au Moyen-Orient (Empire ottoman). Les dirigeants allemands pensent que les puissances européennes comme le Royaume-uni, la France ou la Russie font tout pour limiter les ambitions allemandes qu'elles soient économiques et coloniales. L' Allemagne est notamment à la recherche d'espaces à dominer afin de développer son empire colonial limité. Il faut ajouter qu'à cette époque se développe une pensée géopolitique allemande dont Friedrich Ratzel est le symbole. Ce dernier affirme que la puissance d'une nation est liée à son dynamisme démographique, un dynamisme que connaît l'Allemagne et l'affirmation de la puissance par le contrôle direct ou indirect de territoires. S'appuyant sur ces éléments, les dirigeants allemands souhaitent à la fois contrôler ce qu'ils nomment la Mitteleuropa à savoir l'Europe centrale en s'appuyant sur l'allié qu'est l' Empire austro-hongrois et se forger un Empire colonial digne de ce nom. Parallèlement se développe l'idéologie pangermaniste dont l'un des objectifs est la réalisation d'une grande Allemagne comprenant toutes les populations d'origine allemande. L'association Alldeutscher Verband est ainsi une association (plus de 20 000 membres) qui se forme en 1891 et donc l'un des dirigeants principaux dans les années 1900 est Heinrich Class qui milite pour une politique expansionniste tout en faisant preuve d'un fort antisémitisme. Ce mouvement est né à l'issue d'un échange contesté entre l'Allemagne et l'Angleterre : les Allemands ont récupéré l'île de Helgoland en mer du Nord en accordant aux Britanniques l'île de Zanzibar et l'Ouganda (les pangermanistes estimaient cet échange inégal). Ce mouvement réclamaient aussi la germanisation des territoires du second Reich ayant des populations polonaises. L' Allemagne a donc des ambitions comme toute puissance d'ailleurs.
- La France est encore en 1913 une des puissances sur lesquelles il faut compter. Toutefois, économiquement, la France n'est pas capable de rivaliser véritablement avec le Royaume-Uni et l'Allemagne mais elle dispose d'atouts notables. Parmi ces derniers, une richesse financière réelle : la Société générale et le Crédit lyonnais sont deux des banques les plus puissantes d'Europe, une industrie pouvant être performante avec des secteurs dynamiques comme le secteur électrique, la sidérurgie (la France est en 1913 le 3e producteur de fer), l'industrie automobile naissante (Peugeot, Renault...) dont la production est en 1914 de 107 535 automobiles soit le premier rang européen et le second rang mondial derrière les E.-U. La France possède elle aussi des groupes industriels performants : groupe de Wendel, Compagnie générale d'électricité, Saint- Gobain ( première firme française avec 24 usines et 20 000 ouvriers). Par contre, la France a également des faiblesses : une démographie atone avec une natalité faible : 37,5 millions d'habitants en 1880 et seulement 39,6 millions en 1914 ; des investissements nationaux trop faibles et une concentration industrielle jugée trop peu importante (en 1906, 99% des entreprises ont moins de 50 ouvriers). Ce qui inquiète en particulier les hommes politiques de l'époque est la faiblesse démographique d'une France qu'on peut qualifier de malthusienne. Son accroissement naturel est faible s'expliquant par plusieurs facteurs conjugués : des paysans qui craignent le partage des exploitations avec une famille nombreuse, des familles aisées (bourgeoisie) qui voient le nombre d'enfants davantage comme une charge. Se greffe le processus de déchristianisation qui accentue le phénomène. Les effets de cette démographie ralentie sont évidents sur les mentalités et l'idée que la France perd de sa puissance alors que le rival allemand connaît une démographie bien plus forte. Certains historiens font le lien entre ce malthusianisme démographique et un malthusianisme qui serait économique avec des Français qui épargnent beaucoup (trop) et investissent peu : en 1913, les Français ont ainsi placé pour 43 milliards de francs or à l'étranger sur des placements perçus comme étant sans aucun risque. Face à cette démographie, l'armée française est inquiète et les dirigeants politiques répondent à cette inquiétude et rallongeant la durée du service militaire qui passe à trois ans en 1913. Au niveau politique et géopolitique, la France dispose toutefois du second Empire colonial : un Empire source de fierté et de grandeur mais la France ne s'est pas véritablement remise de la défaite de 1870 : la perte de l'Alsace et de la Moselle reste une fracture ouverte.
- Deux Empires : l'Empire d'Autriche-Hongrie et l'Empire russe, sur lequel nous reviendrons plus tard, sont également des puissances en Europe. L' Empire austro-hongrois est incontournable en Europe centrale et Vienne est une des grandes capitales culturelles de l'Europe de l'époque. Mais cet Empire est jugé déclinant en particulier depuis les années 1860 et sa défaite contre la Prusse en 1866. De plus cet Empire multinational est « victime » de la poussée des mouvements nationalistes et séparatistes internes s'inscrivant dans les revendications nationales. L' Empire d'Autriche-Hongrie ne paraît plus à avoir les moyens de ses ambitions.
- Les puissances européennes sont des puissances coloniales et donc des puissances impérialistes : l'impérialisme européen est la traduction d'une puissance hors norme. Le phénomène de colonisation européenne débute aux 15e-16e siècles avec l'Espagne et le Portugal auxquels vont se joindre l'Angleterre, les Provinces-Unies ou la France à partir du 17e siècle. Le 19e siècle est une nouvelle étape du processus de colonisation puisque un nouveau continent, l'Afrique, est colonisé et partagé entre Etats européens. Le congrès de Berlin en 1885 est une étape à la fois décisive et symbolique de ce partage du « gâteau africain ». Certaines puissances européennes vont se forger de véritables Empires. Ainsi en 1913, l'Empire britannique, déjà évoqué, est le premier des Empires coloniaux (450 millions d'habitants pour 33 millions de km carré) : il permet au Royaume-Uni une présence mondiale. Le Royaume-Uni contrôle une partie de l'Afrique : la partie orientale de l'Egypte à l'Afrique du Sud mais aussi des territoires d'Afrique de l'Ouest (Gold Coast...) ; est présent en Asie par l'intermédiaire de l'Inde (« perle de la couronne »), de la Birmanie...
- Autre Empire dominant, l'Empire français avec ses 11 millions de km carré et 50 millions d'habitants seulement. La France contrôle l'Afrique du Nord, une partie notable de l'Afrique de l'Ouest et de l'Afrique centrale (AOF et AEF), l'Indochine en Asie (Laos, Cambodge, Vietnam). D'autres Etats européens ont des colonies mais elles n'ont pas la dimension des colonies britanniques et françaises. La Belgique dispose du Congo : un Congo propriété personnelle du Roi des Belges (Léopold II) dans les années 1880 et devenue colonie belge en 1908 ; l'Italie contrôle la Somalie et l' Erythrée.
- L' Allemagne dispose de quelques colonies : elle s'est lancée tardivement dans le processus : possessions en Afrique : Sud-Ouest africain (Namibie), Cameroun, Togo, Tanganika (Tanzanie) et quelques possessions dans le Pacifique comme une partie des îles Samoa, les îles Mariannes et Carolines achetées à l'Espagne. Les puissances coloniales ont généré une division du travail reposant sur des colonies productrices de produits bruts et de matières premières qui sont ensuite transformés en Europe puis exportés notamment vers les pays dits neufs.
- Enfin, il est intéressant de mettre l'accent sur l'Asie lorsqu'on évoque les impérialismes européens. Comme le rappelle Pierre Grosser dans son livre L'histoire du monde se fait en Asie, « L'Asie est entrée réellement dans le jeu international des grandes puissances » au 19e siècle. Les grandes puissances européennes déjà présentes dans une partie de l'Asie depuis le 16e siècle vont profiter de l'affaiblissement notamment de l'Empire chinois au 19e. Cet Empire chinois est contraint suite aux guerres de l'opium des années 1840 de s'ouvrir dans un premier temps à la puissance britannique puis aux autres puissances européennes sans oublier les Etats-Unis. Ce que Grosser nomme « l'intrusion occidentale » change la donne pour l'Asie.
- La possession de colonies est pour les Etats européens un instrument de leur puissance. Elles ne sont pas seulement un apport économique et financier : celui-ci s'avère assez limité (le cas français le montre). Mais pour les gouvernements, elles signifient un rayonnement accru. Etant source de rayonnement et de puissance, les colonies sont également sources de rivalités et de conflits. Les crises marocaines de 1905 et de 1911 entre la France et l'Allemagne témoignent de ces rivalités. Le Maroc avait su pendant longtemps préserver son intégrité au moins jusqu'à la mort du sultan Moulay Hassan. Ses successeurs : Moulay Abdelaziz (1894-1908) et Moulay Abdelhafid (1908-1912 date de son abdication) n'y parviendront pas. En 1905, la France a déjà le contrôle de la Tunisie et de l'Algérie et souhaite également contrôler le Maroc. La France a obtenu l'accord de l'Italie en 1896, du Royaume-Uni et de l'Espagne en 1904 : il s'agit pour la France de faire du Maroc un protectorat. Or à aucun moment la France n'a sollicité l'avis de l'Allemagne pensant que cette dernière n'était pas une puissance « méditerranéenne ». L' Allemagne ne l'entend pas ainsi : elle souhaite utiliser le Maroc pour mettre à mal les relations franco-anglaises (l'entente cordiale entre les deux pays est récente). Fin mars, Guillaume II se tend à Tanger affirmant que le Maroc « libre sera ouvert à la concurrence pacifique de toutes les nations.» . Le sultan du Maroc (Adelaziz Ben Hassan) en profite pour demander la tenue d'une conférence : c'est le début d'une crise diplomatique complexe entre la France (soutenue par le Royaume-Uni) et l'Allemagne. Cette crise se traduit par la démission forcée du ministre français des affaires étrangères, Delcassé, désavoué par le Président du Conseil de l'époque, Rouvier.
- Une conférence se tient à Algésiras en 1906 : cette conférence se termine aboutissant à un acte final ambigu puisque la France doit renoncer à un protectorat mais on lui reconnaît une situation privilégiée au Maroc. A partir de 1907, la situation intérieure du Maroc se désagrège ce qui permet à la France d'intervenir de plus en plus. En 1909, l'Allemagne qui a compris qu'il serait difficile d'empêcher la France de contrôler le Maroc signe un accord avec elle dans lequel elle reconnaît la situation privilégiée de la France tout en obtenant des avantages économiques. La situation se dégrade encore en 1911. En avril de cette même année, la France s'engage dans la conquête militaire du Maroc. L' Allemagne est hésitante sur la conduite à tenir : intervention allemande ou tentative d'un nouvel accord par lequel l'Allemagne abandonnerait le Maroc à la France contre des contreparties (le Congo français)? Le 1er juillet, les Allemands envoient un navire de guerre (une canonnière) devant la ville d'Agadir ce qui provoque une seconde crise marocaine. La France refuse la proposition allemande d'une cession du Congo et a obtenu l'appui très important des britanniques. La tension est importante mais les négociations, ardues, aboutissent à un accord en novembre 1911 : l'Allemagne ne s'oppose plus à un protectorat français et obtient un « morceau » de territoire en Afrique au niveau du lac Tchad. Cette crise est une étape dans les tensions entre les deux pays : les nationalismes s'exacerbent et une course à l'armement est lancée.



